Faut-il faire entrer les réseaux sociaux à l’école ?

Les débats actuels sur l’éventuelle introduction des GAFAM (Google-Apple-Facebook-Amazon-Microsoft) à l’école et les questions que pose la mise à disposition des données personnelles des élèves montrent à quel point la question de la relation de l’école avec le numérique est complexe. Elle l’est d’autant plus pour les jeunes enseignants qui débutent leur carrière et découvrent leur métier d’éducateurs.

Les enseignants qui débutent dans le métier ont une perception paradoxale de leurs usages numériques : d’un côté, ils ont le sentiment d’avoir un niveau d’expertise élevé sur internet et y passent en moyenne 2 heures au quotidien, notamment pour consulter leurs réseaux sociaux ; de l’autre, ils se disent inquiets face à leur mission d’éducation au/par le numérique et excluent pour la plupart l’usage d’internet, et en particulier des réseaux sociaux avec leurs élèves. C’est ce qui ressort de l’enquête en cours eR!SK, réalisée dans les académies de Bordeaux et de Créteil auprès des nouveaux enseignants.

Depuis 2011, l’enquête PROFETIC réalisée chaque année par le Ministère de l’Education Nationale constate que la perception des bénéfices du numérique à l’école progresse chez les enseignants, mais que les usages correspondent le plus souvent à des tâches simples, comme préparer un cours, saisir les notes et les absences, compléter le cahier de texte numérique, ne permettant pas aux élèves de manipuler des outils pour apprendre et se former.

L’usage des réseaux sociaux à l’école suscite le débat. Certains établissements scolaires font le choix de bloquer systématiquement leur accès sur les postes informatiques. On peut y voir la crainte de captation de l’attention des élèves ou celle de voir certains publier des photos ou vidéos portant atteinte à l’image d’un élève ou d’un personnel de l’établissement.

Cependant, on observe de plus en plus d’enseignants qui recourent aux réseaux sociaux dans le cadre de leurs enseignements, notamment à travers l’Education aux Médias et à l’Information, pour familiariser les élèves à ces espaces publics et les sensibiliser aux codes de bonne conduite. Ces enseignants y voient une nouvelle mission pour l’école et une responsabilité qui leur revient.

Chez les nouveaux enseignants, la perception des risques liés aux usages numériques semble jouer un rôle majeur sur leurs pratiques pédagogiques et inhibe souvent leur propension à mobiliser le numérique à des fins pédagogiques. Pourtant, internet et les réseaux sociaux font désormais partie du quotidien de tous et les familles, souvent mal informées, peinent à trouver des solutions pour éduquer leurs enfants. Lorsque les parents interdisent l’inscription sur Facebook ou Snapchat, les jeunes contournent aisément l’interdiction et s’inscrivent sur Musical.ly ou Dubsmatsh par exemple. Ces nouvelles plateformes de réseaux sociaux moins connues restent tout autant soumises aux risques de dérives, de moqueries, de mauvaises rencontres ou de captation des données personnelles, mais permettent aussi le plus souvent aux jeunes de développer leurs capacités d’expression, leur sociabilité et leur créativité.

L’enquête eRISK montre que les jeunes enseignants ont une perception différente des risques numériques pour eux-mêmes et pour leurs élèves.

Globalement, ils survalorisent les risques pour leurs élèves notamment face à la confrontation à des contenus illégaux sur internet (violence, incitation à la haine, pornographie…), aux addictions aux jeux en ligne par exemple, au harcèlement ou à des manipulations. Cette perception des risques pour les élèves, plutôt d’ordre psycho-social, peut constituer une piste pour comprendre pourquoi les nouveaux enseignants sont réticents à l’usage des réseaux sociaux en classe.

Cependant, le principe de responsabilité engagé ne permet pas de justifier l’absence de formation des élèves qui paraît d’autant plus nécessaire.

La formation de ces nouveaux enseignants aux usages pédagogiques du numérique interpelle alors. Ceux-ci font partie pour la plupart de la génération qualifiée dans les médias de « digital natives » (Prensky, 2001), ou de génération Y, mais ne sont pas plus confiants que leurs aînés dans l’usage du numérique lorsqu’il s’agit de former les élèves. D’après notre enquête, 53% de ces nouveaux enseignants déclarent ne pas avoir reçu de formation particulière sur les usages du numérique en classe, alors que ce domaine fait partie du référentiel de compétences professionnelles des enseignants depuis 2013. De plus, même quand ils déclarent avoir reçu cette formation, le plus souvent à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education (ESPE) chargée de cette mission, ils ont le sentiment de ne pas être suffisamment formés. Il reste donc à s’interroger sur les modalités de la formation des enseignants aux usages numériques.

Ces pistes de résultats sont issues de la première phase du projet eR!SK, soutenu par la fondation Maif et porté par l’équipe RUDII (Représentation, Usages, Développements et Ingénierie de l’Information) du laboratoire IMS UMR 5218 CNRS à l’Université de Bordeaux. Ce projet en cours vise à identifier les perceptions du numérique chez les nouveaux enseignants, et a pour but de proposer une démarche originale permettant de dépasser les blocages dans l’enseignement scolaire et de libérer les savoirs autour du numérique.

Camille Capelle, Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bordeaux.

 

Bibliographie :

Prensky, M. « Digital natives, digital immigrants part 1 », On the horizon, Vol. 9, n°5, octobre 2001, p.1-6.

Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Enquête PROFETIC 2016 auprès de 5 000 enseignants du 2nd degré, réalisée par JSA solutions, Disponible en ligne sur le site d’Eduscol : http://eduscol.education.fr/cid107958/profetic-2016.html

A propos de Camille Capelle

Maître de Conférences en Sciences de l'Information et de la Communication - Université de Bordeaux / IMS UMR5218 CNRS Equipe RUDII (Représentations, Usages, Développements et Ingénierie de l'Information)