Des booktubers à l’ESPE d’Aquitaine


Dans le cadre de l’option « littérature de jeunesse » proposée en M2 du Master MEEF mention premier degré sur le site de Pau de l’ESPE d’Aquitaine, une question a orienté le travail avec les étudiants : Les jeunes parlent-ils des livres qu’ils lisent entre eux ? Quel(s) moyens(s) utilisent-ils pour échanger, communiquer sur leurs lectures? Il était exclu de pouvoir observer les jeunes dans leurs usages privés, lors des temps sur lesquels les enseignants n’ont pas de prise : cour de récré, domicile… même si l’on peut imaginer qu’ils en parlent dans ces espaces. Il a donc été décidé d’observer davantage les usages sociaux autour de la lecture, notamment à travers les publications des jeunes faites sur les réseaux sociaux. Plusieurs types de sources ont été identifiés :

  • des pages facebook dédiées à la littérature pour adolescents, mais le gestionnaire de la page n’est jamais affiché clairement : ce sont souvent soit des éditeurs jeunesse, soit des prescripteurs de lecture qui sont derrière cette communication,
  • des blogs, dont l’auteur est clairement identifié, qui présentent une vision personnelle des lectures,
  • les booktubes, qui sont des présentations vidéos de livres par les jeunes. La majorité des vidéos sont faites par des jeunes femmes et elles exercent souvent des métiers liés au monde du livre ou elles ont pour objectif de travailler dans ce milieu. Certains sont cependant juste des lecteurs passionnés.

Pendant les temps de cours avec les étudiants, des vidéos de ces youtubers ont été visionnées et analysées[1]. Les différences qualitatives importantes entre les différentes vidéos ont permis une contextualisation de cette pratique de la « chronique littéraire » en ligne. Il a vite été établi que certains booktubers étant des stars, ils étaient étroitement liés aux éditeurs qui leur envoient des livres afin d’en assurer la promotion, voire les paient pour « chroniquer » leur livre. « Booktuber » devient dès lors une activité professionnelle, ce qui explique la qualité des prises de vue et des chroniques. D’autres relèvent davantage de la pratique amateur avec ses cafouillages, ses reprises (feintes ou réelles) qui donnent une impression de saisie « sur le vif » qui emporte l’adhésion.

Dans un second temps, le discours a été analysé pour comprendre ce que ces présentations « disaient » des livres. Trois types de présentations ont été identifiés : le coup de coeur, le classement thématique et les présentations type « top 10 » qui laissent planer le doute sur l’origine de la sélection, le booktuber ou l’éditeur qui est derrière. Les présentations sont souvent très simples : plan fixe face à la caméra, le booktuber montre la couverture du livre et commence par raconter l’histoire. Le discours est fortement modalisé et le résumé proposé est toujours accompagné de commentaires affectifs, de plaisanteries, de références à la culture des adolescents. Dans un second temps,  le booktuber  va exprimer son opinion sur le livre. La critique est complètement subjective (j’aime ; j’aime pas) et cette subjectivité est assumée car elle est au cœur même du dispositif de  la chronique : donner l’impression qu’il s’agit d’un(e) camarade qui parle d’un livre. Ce discours est donc volontairement à contrepied du commentaire savant, littéraire que pourrait tenir, par exemple,  un enseignant ou un journaliste culturel. Enfin, la chronique propose une mise en lien avec d’autres livres (intertextualité), ou des films (intermédialité) toujours sur le mode de l’échange naturel « entre copains » : « Ça me fait penser à… ». Il arrive parfois que les présentations soient aussi des montages animés, même si c’est plus rare[2]. L’ensemble des présentations de livres constitue pour le booktuber sa PAL, pile à lire.

Il ressort de cette analyse que la critique de livres par les booktubers consiste en une présentation générale de l’œuvre dans laquelle l’affectivité du lecteur est fortement engagée. Par ailleurs, le langage employé ‒ sans être familier et encore moins vulgaire ‒, est celui au quotidien des adolescents. Du coup, il apparaît que la vidéo littéraire des youtubers est parfaitement adaptée au public qu’elle vise.

Au-delà du plaisir personnel que l’on peut trouver à cette pratique de la chronique en ligne, de nombreux intérêts professionnels se sont fait jour dans le groupe d’étudiants, tous futurs professeurs des écoles. En premier lieu, la chronique des youtubers met en œuvre un des enjeux  importants de l’enseignement de la littérature : l’expression du ressenti du lecteur. En effet, la recherche a montré depuis plusieurs décennies l’importance de la réception des textes en littérature et la didactique s’est attachée à circonscrire « le texte du lecteur », ce discours sur les livres où s’entremêlent des sentiments, des impressions, des éléments culturels, des hypothèses et qui témoigne d’un engagement du lecteur. D’autre part, il est apparu évident que la pratique de la vidéo pouvait renouveler un exercice scolaire peu prisé des élèves : la fiche de lecture. Ce compte rendu souvent pauvre, vécu comme un pensum, pouvait devenir une vraie situation de communication, un partage à la fois ludique et expert sur la littérature inscrit dans une communauté qui pouvait largement dépasser le cadre de l’école.

 

Il a donc été proposé aux étudiants de constituer leur propre PAL selon les critères suivants : pas de livre édité avant 2015 et uniquement des albums. Ils devaient ensuite créer une présentation vidéo pour renouveler – en faisant appel à leur créativité ‒  l’exercice de la fiche de lecture. Dans un premier temps, les étudiants ont testé l’improvisation et ils ont vite compris que l’exercice demandait une préparation. Du coup, chaque groupe a préparé une trame de présentation pour guider l’oral et adapter leur niveau de langage au public destinataire. Il a fallu donc réfléchir à la façon de calibrer son récit pour éviter de tomber dans la familiarité tout en étant accessible à un jeune public afin de faciliter les interactions. Les ouvertures didactiques sur la production d’écrits, le lexique, l’oral se sont présentées comme autant de pistes à explorer et d’objectifs d’apprentissage en classe. De même ce projet avait pour objectif d’appréhender l’éducation aux médias et à l’information avec les étudiants, car ils sont amenés dès la rentrée à la mettre en place dans le cadre des nouveaux programmes. Ils ont dû travailler avec des outils numériques (éducation par), sur tablettes notamment (Ipads) pour apprendre à utiliser cet outil dans un contexte pédagogique (prise de vue, de son, sauvegarde…), analyser des œuvres audiovisuelles pour comprendre les codes de communication propres à ce réseau social (éducation à) et mobiliser ces compétences pour créer  leur propre oeuvre audiovisuelle.

Vous pouvez visionner ci-dessous les deux booktubeuses paloises qui se sont prêtées à ce difficile exercice.

Gilles Béhotéguy, Julie Pascau

[1] Margaud Liseuse, https://youtu.be/MnSahuEoU5Y. Top ten sur les classiques. Nine, Le langage des booktubers, https://youtu.be/pShBSvTnlS4; Ivo le dévoreur, https://youtu.be/GVToi-5F7Aw; Nicolas Gaube, Une minute un livre, https://youtu.be/HDBGm8B7Dos.

[2] Voir Une minute un livre.

 

 

A propos de Julie Pascau

Formatrice à l'ESPE d'Aquitaine en documentation, à l'EMI et aux usages du numérique à l'école - Site de Pau et Mérignac